Réseau, Maillage, Maïeutique

par Marcel RUCHON  - Architecte-Urbaniste , membre du Réseau écobâtir

Quelqu'un précédemment a parlé de la question de partager des valeurs. C'est sûrement un des objectifs majeurs : comment on partage et de quelles valeurs on parle.

J'ai essayé de réfléchir à la notion de réseau et j'en suis arrivé par le maillage, finalement, à la maïeutique...


RÉseau …

en passage obligé et incontournable du « Dictionnaire historique de la langue française » d’Alain Rey, Réseau vient d'un mot du latin : "retes" (féminin pluriel). On est dans les rets (1120) désignant d’abord un petit filet pour attraper du petit gibier.

On en arrive au mot réseau (1180) qui devient assez vite vers 1240 « un ensemble de choses abstraites emprisonnant peu à peu l’individu », avant d'autres inventions un peu plus coercitives.

Dans les mots, il y a des sens qui sont des bases assez fortes avec les quelles on peut jouer - jouer sur les mots c'est important et fondamental - et il y a aussi des choses structurantes qui font du sens.

 

 …un Maillage …

c'est effectivement la façon dont un filet est maillé.

Structurellement cela s’oppose à l’organisation centralisée par un agencement de liens et de flux entre des points singuliers : nous sommes des singularités, chacun constitué de sa propre singularité, avant d'être des singularités de groupe.

La question de l'organisation centralisée qui est une vraie problématique dans nos sociétés, c'est une façon d'exister au moins par rapport à cette structure-là sinon de s'y opposer, voire de la corrompre... on peut rêver !


Du maillage on passe à la … Maïeutique

du grec « maieuthikê », art d’accoucher, pas l'accouchement au sens physiologique mais l'accouchement des idées. C'est là la méthode d’enseignement de Socrate consistant à faire découvrir aux interlocuteurs la vérité qu’ils ont en eux.

Ça paraît toujours comme un exercice assez bizarre: puisque c'est déjà là, je veux bien être présent et efficace, sauf que dans «déjà là» il y a tout ce qui est aussi dans l'inconscient, et qui a beau être structuré comme un langage il n'en reste pas moins que ce langage il faut le décoder.

Dans notre situation actuelle, en état de guerre néo-libérale (il ne faut surtout pas l'oublier) et toujours un peu plus, il y a sans doute une question fondamentale qui est celle de

 

L’expertise des besoins

Exemple qui à la fin peut être réversible, on verra comment aujourd'hui
« à qui confier l’expertise de nos besoins ? »

Ce peuvent être des besoins sociaux, en habitat, en urbanisme, en alimentation, en déplacement...

Beaucoup de gens s'occupent de cette expertise, et il y en a même qui le font sans qu'on leur ait demandé grand-chose... mais ils s'en occupent vraiment....

Si on parle de cette problématique-là : par exemple, actuellement je travaille sur des éco-quartiers : c'est à la mode ! Mais qu'est-ce qu'un éco-quartier ? De quoi a-t-on besoin ? Quels besoins va-t-on traiter et prendre en compte quand on va considérer le droit légitime de vouloir faire un éco-quartier ?

On se rend compte que c'est très vaste : si on demande à un élu... de gauche ?... ou un élu de droite... on n’a pas les mêmes réponses, de même si on demande à un habitant ou à un délégué de Véolia… mais on parle toujours des besoins à traiter dans un éco-quartier.

 

Quelques propositions pour savoir ce que sont ces besoins.

Il y a toujours systématiquement des

• Besoins fondamentaux

qui répondent à des nécessités biologiques. C'est assurer les besoins vitaux de l'individu, voir du noyau social. On pourrait considérer que c'est un Droit universel plus ou moins respecté, on peut affirmer que c'est parfaitement réalisable au regard du niveau de la quantité de richesse produite sur la planète : le PIB moyen est de 5 755 US$ -ce qui est quand même assez jouable- puisqu'il y a des tas de gens qui vivent, ou plutôt, maintiennent des fonctions de bases activées avec beaucoup moins que ça (50 % de la population mondiale possède 1 % des richesses). On est dans le critique mais c'est un critique qui est toujours là : le besoin fondamental.


On a aussi des

• Besoins électifs

Le gros de la masse des besoins est constitué des aspirations socioculturelles participant à la création de la richesse culturelle -et non à une création spéculative- et aussi à la production du «vivre ensemble». Ils représentent des valeurs nobles, qui sont celles des sociétés humaines dignes de ce nom, et, par définition, ils sont à peu près équitables, à peu près soutenables et pas trop addictifs.


Au dernier niveau on trouve des

• Besoins invasifs

Ils sont de l'ordre du superflu consumériste et à l'inverse participent à la création spéculative de la richesse au détriment du lien social et de la cohérence culturelle. Ils oeuvrent activement à la réification du monde.

Peut-être que si on échangeait, on arriverait à s'en emparer comme d'un faisceau, d'une organisation de base pour fonctionner, mais il n'est pas du tout sûr que, si l'on sort dans la rue ou si l'on va un peu plus loin -chez Total à Feyzin par exemple-, on ait le même profil ni les mêmes familles de besoins; pour dire qu'il y a toujours à négocier cette chose-là.

 

Alors comment ça se négocie ? Comment ça c'est négocié ?

Les modes successifs d’établissement d'une espèce de hiérarchie ou d'impériosité des besoins.


Le premier étant

• le rapport de force (et de ruse)

L’expert est le plus musclé/rusé -comme disait Audiard : si tu parles à un type qui fait 16 kg quand tu en fais 60, il t'écoute !- C'est un premier niveau de rapport humain qui existe ou comment un petit... peut diriger des groupes ?


• le droit divin

L’expert est le tenant du pouvoir par le sang. Ca a le mérite d'être clair.


On a trouvé que c'était insupportable et donc après avoir «zigouillé» le roi, on est passé à

• la démocratie représentative

Où l’expert est le peuple qui mandate ses représentants.


Puis on a inventé

• le marketing

Là, l’expert est celui qui impose par la force de vente... et ce n'est pas forcément un grand moment de l'humanité.


et ensuite, chronologiquement, on est dans

• la démocratie participative

Et donc est-ce qu'on pourrait affirmer que l’expert en terme de définition de besoin est le réseau citoyen ou le réseau de réseaux ou le maillage et ce qui peut en advenir ?

C'est du chronologique, mais...

Ce serait une erreur de dire que l'on passe de l'un à l'autre. Il semble que l'on soit plutôt dans un effet de sédimentation : à chaque fois on rajoute une couche sur celle d'avant, ce qui permet, du coup, au petit.... rusé.... qui n'a pas le pouvoir par le sang... mais qui sait utiliser la démocratie représentative... par le marketing... d'arriver à ses fins !....

 

Et donc bien sûr une menace sur la démocratie participative, parce que si cela devient effectivement un lieu d'expertise, il va être très vite dans le collimateur et il va falloir que l'on soit rusés ou musclés pour pouvoir re-boucler.

 

En conclusion :

Est-ce que la définition des besoins c'est …

…une opération interne et verticale… (c'est-à-dire que l'on est dans la maïeutique, symbolique, l'accouchement des idées, le projet, la définition qui est immanente, issue du cerveau ou de la cuisse d'un seul homme peut-être, en tout cas quelque chose qui est très confiné dans un pouvoir et dans un rapport de verticalité avec les autres...

Ou au contraire

...est-ce que c'est quelque chose qui procède d'un processus horizontal partagé...

En réalité c'est seul l'usage, le réseau c'est un outil, pas forcément de pouvoir mais de puissance et elle est peut-être capable, cette puissance, d'infléchir -du vertical à l'horizontal, il y a un intermédiaire, c'est l'oblique- et c'est peut-être une forme de pensée et d'action obliques que l'on peut ambitionner avec ces questions de «Réseau».

 

 

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