Réseau et Citoyenneté
par Cyril KRETZSCHMAR
J'ai été sollicité à 3 titres pour intervenir dans ce débat:
- Tout d'abord, en tant que président d'un réseau d'associations, le Forum Citoyen Rhône-Alpes, créé en 1999 à l'occasion d'événements vécus par les rhône-alpins : la présence du Front National dans l'exécutif de cette région. Ce fut une vraie révolution autant qu'un choc énorme dans le paysage politique institutionnel !
10 ans après, le Forum fonctionne toujours, à travers une association assez originale liant des structures et des personnes sur un sujet très ouvert et pas forcément facile à circonscrire : la question de la citoyenneté active.
- Par ailleurs je suis professionnellement actif dans un réseau qui est une coopérative d'activités : Oxalis, ce qui m'a donné l'occasion à Faux la Montagne, de rencontrer des gens d'Ambiance Bois, puisqu'il y a des cousinages assez fort dans leurs histoires, entre Oxalis et Ambiance Bois - ceci rejoignant la préhistoire du R?SEAU écobâtir.
Une coopérative d'activités est en fait un rassemblement de travailleurs indépendants, tous entrepreneurs de la même structure : une coopérative, qui, par définition, leur appartient. C'est donc l'articulation entre l'indépendance et la coopération qui fait la particularité du réseau des coopératives d'activité.
- Enfin je suis élu local, adjoint au maire de Francheville une petite commune du canton de Tassin-la-Demi-Lune et de l'agglomération de Lyon. Si je ne suis pas membre d'un parti, je m'inscris néanmoins dans une famille politique qui s'appelle Europe Ecologie. Elle-même fonctionne en tant que réseau depuis qu'elle s'est construite en tant que telle il y a plus d'un an maintenant. Ce n'est pas un très vieux réseau, mais on espère qu'il sera très actif dans les semaines et dans les mois qui viennent.
LE RÉSEAU.
C'est par définition : des liens, des acteurs et des informations - définition simple et basique.
Je vais donc partir de ces 3 axes pour essayer de filer la métaphore du réseau et la citoyenneté.
- Les liens
Les liens sont (c'est une définition topologique) des arêtes qui lient un point à un autre, et c'est l'ensemble des arêtes qui construit le réseau.
C'est une évidence totale : une association est un ensemble de personnes en lien à travers un projet - le projet associatif ; toute forme humaine d'organisation fonctionne au travers de liens.
La multiplicité des liens entre l'ensemble des acteurs caractérise le réseau.
Le lien en tant que tel est souvent évoqué dans la relation entre 2 ou quelques personnes. Le réseau est donc un nombre important de personnes avec un nombre de connections infinies - des connections de personnes à 2, 3, 15, 20, 2 000, 2 millions....
Si une telle mise en réseau n'était pas vraiment possible dans les temps "préhistoriques" qui ont été rappelés tout à l'heure, puisque les supports d'information ne permettaient pas de multiples connections, cela a pu se faire quand même assez rapidement il y a une vingtaine d'années, grâce à un outil qui nous occupe beaucoup aujourd'hui et qui est internet.
La dématérialisation des liens a amené à une extension énorme et exponentielle des réseaux.
Essayez de faire le tour du monde des réseaux auxquels vous appartenez tous les uns et les autres, de faire un lien, physique comme cet après-midi en participant aux rencontres d' « écobâtir », ou totalement virtuel ou numérique à travers le nombre de forums auxquels vous êtes abonnés, de dénombrer les échanges circulaires entre x personnes, auxquels vous participez sur internet. Ceci vous donnera sûrement le vertige.
C'est une difficulté que nous vivons dans ce beau 21ème siècle. En fait, nos traditions en matière de gestion du lien sont issues principalement des 50 dernières années et notamment de l'éducation populaire, ou de l'action sociale catholique, ou de la tradition des partis, des associations, des coopératives. On pourrait carrément remonter au 19ème siècle, avec la création de l'économie sociale européenne, ce qui a construit des liaisons entre les personnes, a fait l'émergence de solidarités collectives et ces liens sont des liens physiques.
Donc, ce que nous faisons cet après-midi c'est ce que faisaient nos ancêtres en 1830 ou en 1848 quand ils cherchaient à s'élever contre le capitalisme triomphant et contre, plus modestement, des conditions de vie abominables.
Au quotidien nous faisons la même chose, mais avec des gens qui, pour la plupart, ne sont pas en face de nous, que l'on ne voit pas, avec qui on ne peut pas échanger plus profondément, dont on ne peut pas sentir si les propos que l'on tient sont totalement ennuyeux, ou captent l'attention, s'ils éveillent des envies, des idées ou suscitent des controverses.
La dématérialisation est une chose merveilleuse sur le plan mathématique parce que ça démultiplie d'une façon exponentielle les moyens, mais inversement elle les appauvrit.
Vous avez sans doute essayé de parler vertement avec quelqu'un par internet; vous avez vu le résultat que cela donne : c'est très très mauvais. On n'est pas toujours compris aussi bien quand on essaie de dire des choses gentilles que quand on dit des choses méchantes ou quand on dit les choses tout court d'ailleurs...
Il y a un véritable défi autour du fonctionnement des réseaux : comment faire fonctionner des "réseaux froids" qui passent par des supports dématérialisés, en y mettant du chaud, du sens, des idées..... C'est l'un des termes de votre projet cet après-midi : réseaux et convivialité.
On est tous confrontés à cela au quotidien, à la fois par le fait que nous sommes submergés par les informations et par les capacités à se mettre en réseau, (ce qui, en fait, tue les réseaux) et nous sommes tellement sollicités que nous n'avons plus finalement la capacité de choisir, ou simplement d'affirmer des préférences sur tel ou tel réseau, sur telle cause à défendre, sur tel message à porter. La manière dont on est inscrit dans ces réseaux est plus difficile à affirmer alors que nous sommes en général des incompris de nos réseaux.
- Les acteurs
Ce qui fait le caractère exponentiel du réseau n'est pas forcément uniquement dû à la technologie - la technologie est en fait une conséquence. Si internet fonctionne autant, ce n'est pas parce qu'il existe, mais parce que nous avons inventé internet afin de répondre à notre besoin d'un support qui nous permette de démultiplier nos capacités d'intervention.
La révolution du 20ème siècle, avant d'imaginer ce que sera celle du 21ème, estl'individualisation : le fait de faire émerger l'individu comme une figure autonome et libre dans la société. Là aussi c'est une révolution dont nous n'avons pas encore perçu la portée, dont nous ne sommes pas encore totalement émancipés. Si je reviens à nos figures traditionnelles du 19ème ou du 20ème, ce qui nous a formés en tant que militant, acteur, professionnel, c'est cette idée de collectif, du groupe : la classe d'école, la famille, les quartiers, le parti, la cellule, la paroisse.... Nous sommes inscrits - c'est très occidental et très français aussi - dans des collectifs, et ce sont ces collectifs qui ont organisé notre vision de la société.
Aujourd'hui l'expression du projet associatif se fait d'abord par celle de l'individu ; c'est d'ailleurs cette tension entre cette création collective et affirmation individuelle qui fait la richesse mais aussi la difficulté du développement des associations aujourd'hui. Le R?SEAU écobâtir est par exemple une association sans président. Il y a là le sens d'une affirmation individuelle, où nous souhaitons exprimer notre libre pouvoir, sans lien hiérarchique, sans asservissement vis-à-vis de quiconque ou de quelque groupe que ce soit. Les réseaux permettent une telle organisation sans hiérarchie pyramidale : parce que je peux être membre d'un réseau sans avoir de statut particulier, je ne vais pas être chef ou sous-chef.... La plupart du temps, dans les échangesentre réseaux, je n'ai pas à affirmer si je suis adhérent ou pas adhérent, sauf quand l'assemblée générale d'"écobâtir" précise que pour voter, il faut être adhérent...
- Les informations
A quoi sert un réseau ? Pour la plupart de nos réseaux, nous nous demandons souvent à quoi ils servent. En tant que lieu d'échanges d'information, le réseau est un support de communication, rien de plus.
Le souhait de s'exprimer en tant qu'individu et non pas en tant que groupe rend l'expression des objectifs collectifs beaucoup plus difficile. Beaucoup de nos réseaux sont aujourd'hui des réseaux fluides dans lesquels les objectifs, les contenus, les thèses s'estompent au fur et à mesure que les personnes affirment leur identité, leur spécialité, leur spécificité.
L'affirmation des objectifs communs, de ce que les thomistes appellent "le bien commun" est ainsi essentielle à la survie des réseaux. Ces objectifs sont, au fil du temps, de plus en plus globaux, car ils permettent ainsi au plus grand nombre de membres d'y adhérer sans pour autant perdre leur liberté d'opinion. La citoyenneté, le développement durable, la solidarité internationale... sont autant d'exemples de "macro-objectifs" portés par les réseaux. Ces concepts relativement flous génèrent eux-mêmes des réseaux tout aussi flous, très ouverts mais peu solides dans la cohésion de leurs membres. Internet en facilite la constitution comme la disparition, rendant les barrières d'accès autant que de sorties quasiment nulles.
Ce sont alors de nouveaux services que les réseaux doivent savoir apporter à leurs membres pour enrichir l'information véhiculée, et ainsi tenter d'accroître la fidélité de leurs membres. Le travail de veille, la capitalisation, la recherche du "scoop", de l'information exclusive, ou encore la diversité des supports (textes, images, vidéo, interactivité...) sont autant de valeurs ajoutées apportées de plus en plus par les réseaux. De nouvelles compétences associées se développent pour assurer ces nouveaux services, posant alors la question de leur financement et de leur pérennité. Mais au-delà de l'enrichissement des services, c'est à mon avis d'abord la qualité même du projet, la pertinence vécue de sa finalité, qui fait la qualité intrinsèque du réseau. Sans finalité opérationnelle concrète, un réseau peut difficilement survivre à long terme.
« écobâtir » semble avoir une finalité opérationnelle très claire : celle de réunir les acteurs contribuant à bâtir autrement en respectant les principes du développement durable.