La ville comme fondement du jeu
par Vincent Rigassi, architecte à GrenobleLa ville nait de besoins physiques: toits pour se protéger du climat, des bêtes sauvages et des intrus, ou des canalisations pour protéger l'eau. Mais la ville naît aussi de sources émotionnelles et spirituelles reliées à nos modes d'existence, ces sources sont aujourd'hui cachées.
Il existe un profond décalage entre une vision moderniste dominée par la rationalité et notre intuition de ce qui est réellement, l'intuition de faire partie de quelque chose de plus vaste.
La forme de la ville est le reflet de la manière dont nous voulons être, la ville moderne est passée du monde mythique au monde mental, l'homme se considère comme être autonome et la pensée conduit à diviser le sujet de l'objet, l'homme de la nature, la fonction du symbole, les éléments entre eux, plutôt que de les considérer comme des états fugaces en perpétuelle transformation.
Et c'est bien ce qui fait la richesse de la ville cette complexité, cet enchevêtrement des fonctions, des images, du rationnel et de l'esthétique.
La ville ne se caractérise t'elle pas avant tout par les vides entre les constructions, vides qui lorsqu'ils ne sont pas les déchets des surfaces non construites, constitue l'espace public.
C'est bien là une des différences essentielles avec la campagne quasi orpheline d'espaces publics… le terrain anciennement dévolu à la production est maintenant dévolu à la spéculation au service de l'étalement urbain et sinon les vides servent à se déplacer, mais pas à s'y arrêter…car s'arrêter à la campagne c'est au mieux se faire regarder en suspect ou se voir chasser à la chevrotine… caricature - surement un peu, néanmoins relevons cette absence d'espaces publics et c'est bien ça qui fait la richesse de la ville. La ville est par essence le lieu social, le lieu du rassemblement de "l'urbanité". Évidemment on pense aux difficultés de la ville, les quartiers spontanés, ou les enfants des rues au sud ou les SDF au nord. Quant on a tout perdu le seul refuge reste la ville… pas la campagne, la ville tolère les marges.
Ceci dit bien entendu c'est souvent les idéologies qui se concentrent en ville, qui produisent l'exlusion qui mène à cette perte de tout, qui conduit à la marge.
L'enjeu pourrait être d'imaginer une campagne idéale qui nourrit celui qui la travaille dans une autarcie toute rousseauiste… mais peut on raisonnablement y croire alors que chaque jours des milliers de paysans cessent leur activité, certes il y aura toujours quelques mozabites ou autres néo-ruraux pour jouer quelques lustres au retour à la terre, mais l'enjeu ne serait il pas de se demander plutôt comment envisager une seconde mise en œuvre régulée de la modernité en se focalisant non plus sur les seuls fins mais aussi - surtout - sur les moyens?
La recherche d'une qualité urbaine n'est plus l'application de dogmes, de vérités uniques, mais la mise en place de stratégies, qui conduisent à mettre en œuvre des potentiels et des possibilités en nombre infini, à l'instar des défis intellectuels que sont les jeux.
Le jeu de la ville n'est pas un puzzle, jeu qui consiste à retrouver une image donnée d'avance et où le seul débat est l'ordre dans lequel on place les pièces et l'incertitude du temps qu'il faudra pour reconstituer l'ensemble. L'enjeu n'est pas la forme, ni la vision linéaire, mais le processus.
La ville serait plutôt un jeu de dominos, jeux qui nécessite des partenaires, les dominos se jouent au moins à deux, et où il s'agit de trouver la solution la plus pertinente dans les situations délicates, chargées de conflits et de désordre. Il ne s'agit pas de se comporter en guerrier cherchant à affirmer une image, mais plutôt en non-guerriers ne cherchant pas l'affrontement mais la joute.
Le jeu c'est l'espace qui permet à deux pièces de s'emboîter, mais aussi le jeu d'acteurs, le jeu des contraires ou encore les jeux quasi magiques des alignements de Nazca ou les scintillements cosmiques entre les rochers de Stonehenge. Comment en effet ne pas ressentir un picotement d'émotion à l'idée de ces tissus de relations et où se tissent des échos entre ville et paysage.
Cela ma renvoie à mes travaux d'étudiants où durant mon diplôme, il y a un peu plus de 20 ans, nous avions fait un film qui s'intitulait "Les axes magiques", mêlant la forme de la ville à une fiction, histoire de la ville, ville lieu des histoires…
Cet enchevêtrement de l'espace et des histoires rappelle des idées chères aux situationnistes (IS N°2 décembre 1958)
La psychogéographie, qui est l'étude des lois et des effets précis d’un milieu géographique consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif, et se présente, selon la définition d’Asger Jorn, comme la science-fiction de l’urbanisme.
Les moyens de la psychogéographie sont nombreux et variés. Le premier, et le plus solide, est la dérive expérimentale. La dérive est un mode de comportement expérimental dans une société urbaine. C’est, en même temps qu’un mode d’action, un moyen de connaissance, particulièrement aux chapitres de la psychogéographie et de la théorie de l’urbanisme unitaire.
Les autres moyens, tels la lecture de vues aériennes et de plans, l’étude de statistiques, de graphiques ou de résultats d’enquêtes sociologiques, sont théoriques et ne possèdent pas ce côté actif et direct qui appartient à la dérive expérimentale. Cependant, grâce à eux, nous pouvons nous faire une première représentation du milieu à étudier. Les résultats de notre étude, en retour, pourront modifier ces représentations cartographiques et intellectuelles dans le sens d’une complexité plus grande, d’un enrichissement.
Il me semble que rien n'a changé depuis cette incantation cinquantenaire. Le jeu de la ville doit être à l'instar de la complexité qu'elle incarne, mais aussi de sa poésie, de son esthétique qui se rattache plus à la pensée intuitive déjà évoquée et dont l'unité du ciel et de la terre, de la nature et de l'humain est un des fondements.
La transformation de la ville se joue autour de sa vocation de concentrations d'espaces publics, de refuges, de rencontres, lesquelles fonctionnent sur l'imprévisible, à l'instar de ces jeux complexes, qui doivent rassembler, débattre sur les règles et conduire à laisser la place aux vides, aux bouffées de liberté et de créativité que l'on trouve dans les friches.
Ou autrement dit comment imaginer la trame virtuelle, sociale, spatiale, culturelle qui autorise un jeu où lorsque l'on pose une nouvelle pierre, celle-ci ouvre des perspectives qui joignent la colline à la ville, l'édifice à l'ensemble et l'humain à la culture…. pour que la ville reste le jeu de tous les possibles, de toutes les marges, s'enrichissant d'une dimension esthétique de l'écologie et pour que la ville soit un champ d'expérimentation du monde d'après la modernité.
Quelques références avec plus ou moins d'emprunts:
- Carl FINGERHUTH L'enseignement de la Chine - Le Tao de la ville - Birkhäuser 2007 (-> p. 157)
- K. LYNCH L'image de la Cité - Dunod 1998
- C. ALEXANDER Une expérience d'urbanisme démocratique - Seuil 1976
- L. MUMFORD Un piéton à New-York
- Alberto MAGNAGHI Le Projet local, Ed. Mardaga, Spirimont, 2003
- IS N°2 décembre 1958- bien que « Tous les textes publiés dans "internationale situationniste" peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés, même sans indication d'origine. »
- P. LIGNIÈRES Pas lieu d'être (film)