Rapport Ville Campagne
par Alain Marcom, artisan maçon de la scop Inventerre et membre du RÉSEAU écobâtirPour y répondre, tout d'abord, quelques définitions "résumées" extraites du dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey paru chez Robert:
* La ville, au début c'est une maison de campagne, ce qui en dit long sur l'ancienneté et la puissance de l'exode rural.
* Les villes et les campagnes vivent en puisant leurs ressources et en jetant leurs déchets dans la nature, en toute impunité…… jusqu'au changement climatique.
* La ville est un centre politique de décision, d'obtention de droits et de statuts, donc de domination sur les lieux qui n'ont pas ce privilège.
* La campagne est le lieu du bannissement. La ville est un lieu de civilisation. Ruraux et bannis sont des rustres.
Après avoir fait un tour en ville, penchons-nous maintenant sur la question de l'écoconstruction de la ville. Tout le monde connaît le fameux triple cercle du DD, bien que peu de personnes soient suffisamment averties pour en remplir les différentes petites poches.... Nous allons utiliser son application la plus célèbre, l’empreinte écologique.
Afin d'avoir une idée des enjeux écologiques liés à la ville, voyons ci-dessous, une représentation du monde selon l'empreinte écologique (EE). Rappelons que l'EE est un indicateur qui convertit les prédations humaines et la digestion des déchets, en hectares globaux…
Quand l'EE est calculée, on la compare à la bio-capacité du territoire observé. L'EE doit rester inférieure à la bio-capacité.
En foncé sur cette carte, les zones de forte EE. Nul ne sera étonné d'y trouver l'Europe de l'Ouest, le Japon et les USA. C'est un peu plus surprenant d'y trouver la Chine et l'Inde et pour le coup encore plus surprenant de n'y voir que l'Est des USA ! C'est que l'EE individuelle, bien différente entre les Chinois et les Etats-Uniens, multipliée par le nombre d'habitants et rapportée à leur territoire, fait que la côte chinoise peuplée de façon dense de personnes économes parce que pauvres est plus critique que la vallée du Mississipi peuplée de façon extensive par des gens extrêmement dispendieux.
Il y a donc quelque chose d'inéquitable dans cet indicateur, mais pour autant, à l'intérieur d'un petit territoire comme la région Midi-Pyrénées, et en comparant des EE selon quelques critères, on peut parvenir à constater des faits, et en tirer des (graves) conclusions.
Les tableaux qui suivent sont tirés d'une étude de la Région Midi-Pyrénées, qui a servi à établir son agenda 21.
La région Midi-Pyrénées, à 5,35 ha/habitant, est 4% supérieure à la moyenne française.
Lyon et Lille sont des «villes vertueuses» par rapport à la moyenne française.
Lille, ville vertueuse est située dans une région, Nord Pas de Calais qui l'est moins.
Paris bien sûr culmine en empreinte écologique (le contraire eut été étonnant).
Si on s'intéresse à la ventilation des EE des grandes régions françaises:
Le logement représente à peu près partout 1/10ème de l'EE totale, ce qui est assez surprenant vu qu'on nous annonce partout que le logement et le tertiaire, ce sont plus de 20% des émissions de CO2 et plus de 40% de la consommation d'énergie. Le tertiaire de l'EE se cache-t-il ailleurs? Et même dans ce cas les chiffres sont un peu dissonants...
A noter la remarquable régularité, (mis à part dans le Pas de Calais) de l'EE consacrée à l'alimentation. A noter également son importance (3 fois le logement). Le gros poste partout, les deux cinquièmes, ce sont les biens et services (bagnoles, ordinateurs, téléphone, etc...).
Lyon la grande vertueuse de l'EE française ne fait que 7% de mieux que Toulouse, alors que :
1- 1/3 des logements sont collectifs à Toulouse pour 2/3 à Lyon.
2- les réseaux de chaleur sont très présents à Lyon et quasi inexistants à Toulouse.
3- le réseau de transports en commun lyonnais est le plus efficace et le plus utilisé de toutes les agglomérations françaises et Toulouse est la lanterne rouge des transports en commun français.
On peut en conclure que les gains d'EE ne seront ni rapides ni faciles au cas où l'on voudrait diminuer l'EE des Français.
A signaler que Lyon est reliée à Paris par un TGV, alors que Toulouse ne l'est que par un train grandes lignes. La conséquence jointe au fait que Toulouse fabrique des avions, en est que la part de l'avion dans l'EE mobilité toulousaine est très supérieure à la moyenne française.
Ah oui parce qu'il faut dire que si l'on veut que l'EE des français ne dépasse pas la bio-capacité du territoire national, il faut descendre à 2,8 ha, (facteur 2). Et si l'on veut être solidaire avec les habitants du reste du monde, il serait élégant de descendre à 1,8 ha (facteur presque 3).
On voit par là qu'il va falloir faire des efforts, nombreux, denses, dans toutes les directions, et avec obstination.
Il est possible que ce soit difficile !
Les agglomérations de Midi-Pyrénées comparent leur EE à celle de la région.
Le premier constat est l'uniformité des EE. L'Isle sur Tarn (5,52 ha /hab) commune de la péri-urbanité de la ville-centre (5,30 ha/hab), dépasse un peu les autres en impact. Il y a sans doute trop de bons salaires toulousains qui y ont trouvé refuge et pendulent chaque jour en automobile pour aller retrouver leur ordinateur ou monter dans l'avion pour aller à Paris.
A l'opposé, Marciac (5,23 ha/hab) petit village du Gers fait mieux que tout le monde (2% de mieux que Toulouse !). Quant à Figeac, sous-préfecture du Lot, à 5,31 ha/hab fait tout à fait comme l'aire urbaine.
A noter malgré ces résultats compacts que Figeac est assez différente dans le sens où les actifs travaillent à 78% dans leur commune de résidence, donc utilisent peu leur voiture, mais par contre utilisent beaucoup le chauffage électrique...
Les 3 habitants ayant l'EE la plus faible, Sylvie, sans emploi, Aurélie, étudiante, et Christian, agriculteur, sont aussi ceux dont l'EE due au logement et à la mobilité est la plus faible. Le classement final est tout à fait similaire avec le classement du total «logement+mobilité».
On remarquera que l'EE "alimentation" ne varie guère selon les habitants, pas plus que l'EE "biens" ou "services". Ces derniers postes semblent transcender les classes sociales et les pouvoirs d'achat.
Les grosses EE sont celles de Thierry, chef d'entreprise souvent en avion et encore plus souvent en voiture, propriétaire d'une grande maison mal isolée, celle de Nadine, qui bien que secrétaire fait aussi beaucoup d'avion et de voiture, Laurent et Jean, indépendants qui ont semble-t-il des maisons individuelles également mal isolées et font pas mal de km en voiture.
En conclusion:
1- équilibre du terme des échanges
La campagne, territoire des activités économiques primaires (agriculture, pêches, mines) produit pour la ville, territoire des activités économiques secondaires, tertiaires, quaternaires, et territoire, hors sol, de la décision politique : nourriture et eau, espace de loisirs-défoulement-éducation-tourisme, énergie, imaginaire éducatif, foncier pour la ville et pour les réseaux entre les villes, stockage, gestion et dispersion des déchets solides, liquides et gazeux, matières premières minières et cultivées, main d'oeuvre, c'est à dire des biens et des services vitaux...
La ville fournit à la campagne en échange: de l'argent, des promesses...
Ce sont des rapports de domesticité.
2- Où est l'issue de secours ?
S'il y a disparité du paysage entre ville, nature et campagne en France, il n'y a pas disparité des modes de vie (les variations d'EE sont minimes au total comme selon les postes). Et l'on peut s'interroger sur l'existence de différences culturelles. Conséquence de l'uniformité de l'aménagement et de l'architecture?
Le logement situé dans un territoire et relié à lui, intervient dans l'EE plus comme "appel à équipement" (automobile, congélateur, sèche-linge, réseaux divers,....) que par lui-même.
La proposition actuelle d'organisation du territoire autour du logement et les moyens mis en face est déterminante pour la taille de l'EE (nourriture industrielle, zonage spatial, équipements, notion de territoire politique).
3- Si l'on souhaite éviter le crash écologique, il est probable que:
Il va falloir que les pratiques individuelles changent en se dé-machinisant.
Il va falloir que les professionnels du bâtiment produisent des maisons bien moins gourmandes en équipements, comme bien sûr en ressources.
Il va falloir que les aménageurs institutionnels et techniciens du territoire produisent des villes beaucoup plus mixtes du point de vue des activités aussi.
Le retour de la petite industrie et de l'agriculture partout dans la ville est une urgente condition à la réussite d'un tel projet.