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Petit plaidoyer pour une ruralité réhabilitée ... en ville s'il le faut

par Jean-Luc Le Roux, maître d'oeuvre et membre du RÉSEAU écobâtir

N'abandonnons pas les campagnes à Monsanto !
Tel devait être le sous-titre de cette intervention "à contre courant"

Il s'agit ici d'évoquer une autre approche de la problématique: l'urbanisation et son contexte culturel.
Inutile donc de refaire un état des lieux : urbanisation galopante, incidences climatiques, diminution des terres arables, etc...

Par contre, quand on s'intéresse de plus près aux analyses faites, aux scénarios envisagés, ce qui marque l'esprit avant tout autre c'est l'émergence d'une pensée quasi-unique, comme quoi l'urbanisation serait un phénomène inéluctable, à la fois conséquence et condition du "progrès", et, conclusion guère étonnante chez les néolibéraux, mais beaucoup plus surprenante chez les environnementalistes, ce phénomène serait même bénéfique pour la planète.

Regardons de plus près les arguments développés : la cité comme lieu d'échange commercial, la ville comme lieu de protection et de sécurité ( contre les hordes campagnardes ?...), les zones urbaines comme lieu de travail, d'activité économique, les réseaux urbains comme facteurs d'efficacité écologique,.... L'agora comme unique lieu d'expression démocratique.... pour les uns, les espaces rurbains zones de production maraîchère bio, pour les autres, les espaces semi-naturels gardés pour les classes privilégiées... et que faire des campagnes ? Débarrassées des habitants témoins gêneurs pollueurs avec leurs voitures et maisonnettes individuelles, pouvoir enfin les "optimiser" comme support de culture agrochimique, d'expérimentation nécrotechnologique, de décharge de déchets, de fermes éoliennes, de camps de vacances et de repos pour citadins déprimés....

Est-ce bien raisonnable d'admettre le point de départ de ces vrais faux-postulats tel que, en l'état et sans débat ? Le fait qu'ils soient plus ou moins concordants sur leur aboutissement en dépit des divergences éthiques et idéologiques de leurs aficionados suffit-il à lever toute suspicion quant à une possible fausse route à la case départ ?

N'est-ce pas là au contraire, et malgré les apparences, un cas typique de pensée unique - résultante irréprochablement déduite d'un postulat-pensée unique ?

La moindre des recherches de discernement exige de se positionner en critique :
Où en sont les démonstrations ?
 Et surtout, quels en sont les points de départ ?

Pour moi, le piège est là, dans le sens que si l'on n'adopte que des préceptes utilitaristes et matérialistes comme outils d'évaluation (indicateurs !) du "vivre ensemble", on a de grandes chances de ne pas considérer la ville autrement que sous une optique "économie de marché", et par conséquent de parvenir à des prescriptions urbanistiques peu variantes, quel que soit l'angle d'analyse, quelle que soit par ailleurs notre sensibilité idéologique.
Exemples choisis ? Caricaturons joyeusement !

L'efficacité énergétique étant dorénavant la panacée économique à la crise écologique, construisons donc des bâtiments d'habitation Effinergie reliés à des centres d'activité économique BBC par des réseaux de transport en commun (à énergie électronucléaire sans CO2).
Le postulat (a priori) serait donc double :
- d'une part, il n'existerait pas d'activités économiques de masse possibles en dehors des zones urbaines,
- et d'autre part, le travail et la consommation (y compris de loisir et culturelle) seraient les deux seules motivations au déplacement suffisamment rationnelles pour être recevables et dignes d'être prises en compte dans une démarche de développement durable.

Suprême délire écolo-libéral, de par son efficacité organisationnelle centralisée, sa sobriété vertueuse et son instinct développé du recyclage perpétuel, Urbanopolis (police ?) serait à même de s'autosuffire... et s'auto-alimenter ?... Soleil vert ???

Je ne peux pas me résoudre à considérer la ville uniquement comme un conglomérat de réfugiés économiques en quête de leur part du gâteau dans la grande mêlée d'un Marché en perpétuel renouvellement (c'est déjà ça, la Sainte Croissance n'est plus de mise...).


Ce qui paraît le plus dangereux dans l'émergence de cette pensée unique, ce ne sont pas tant ces caricatures extrêmes de mondes improbables (encore que ... improbables ?? vraiment ?...), mais la propension que nous avons à tomber dans le piège des cheminements intellectuels pré-établis, la facilité avec laquelle nous nous laissons embarquer à argumenter selon des valeurs qui ne sont pas nôtres en usant des indicateurs matérialistes existants, soigneusement élaborés à des fins opposées aux nôtres.

Que faire pour sortir de cette situation déstabilisante où malgré le discernement dont nous savons collectivement faire preuve, on se retrouve, faute d'outils "à nous", à ne pouvoir faire beaucoup mieux qu'amender la pensée unique ?

Et si comme stratégie de déstabilisation urbanistique, on se donnait pour objectif de mettre au point une méthodologie qui prendrait systématiquement le contre-pied des argumentaires strictement utilitaristes ?

Aller habiter en ville pour lutter contre le réchauffement climatique, pour ne pas empoisonner la terre ni l'eau, pour ne plus gaspiller les ressources trop rares de la planète, c'est sans doute bien, c'est probablement nécessaire, c'est peut-être même un minimum vital,... mais ça ne m'a jamais fait  rêver ! (et je ne vois pas en quoi ma condition actuelle de rural serait moins performante sur ces trois points-là... mais c'est un autre sujet)

Par contre, la ville en tant que réceptacle accueillant et bienveillant d'un melting-pot ethnique et culturel, c'est une toute autre image, évocatrice de richesse spirituelle, d'échange et de partage, de créativité artistique, d'utopie urbanistique.... d'entités immatérielles relevant de l'argumentaire sociologique "non rationnel car non marchand", dont nous devons nous saisir pour ne pas retomber dans la pensée unique issue de la parano matérialiste.

À la ville, au bourg, à la campagne, l'utopie n'est rien non plus sans prise en compte réciproque de la biodiversité culturelle, soyons persuadés que le vivre ensemble ne peut être le fruit d'une organisation consciente, contrairement au Ghetto.... ou au familistère fouriériste.

De par les pulsions hégémonistes profondes présentes dans les civilisations issues du judéo-christianisme, le "vivre ensemble" ne peut hélas pas plus s'imaginer "spontané", comme le témoignent les cas trop fréquents de rejets de cultures exogènes, et pas seulement dans des zones rurales !
Paradoxalement, c'est bien dans les régions-pays à fort particularisme identitaire culturel et linguistique, assumé et revendiqué, que ces phénomènes de rejet d'altérité sont les moins marqués, comme si à l'inverse, là où l'acculturation centralisatrice a sévi, l'affaiblissement de l'imprégnation culturelle individuelle endogène provoquait collectivement la disparition du respect de l'altérité, et éveillait des réflexes de repli communautariste.
Le grand paradoxe culturel de la cité, c'est qu'elle est à la fois le siège du pouvoir marchand et de ses subalternes médiatiques, politiques, culturels, administratifs, policiers, judiciaires...., qu'elle est la scène idéale où se produit -et se reproduit- la société du spectacle, entre autre d'un point de vue architectural,... Mais la cité est aussi la "masse critique" où le foisonnement multiculturel populaire peut se faire ferment d'insurrection ! 
De fait, l'espace public y est, plus que dans les bourgs, confisqué par les clowns institutionnels, contrôlé par le capital et les médias, surveillé par les chiens de garde ! 
L'anonymat devient à la fois refuge de l'individu face à l'univers concentrationnaire,... mais dans le même temps cause de sa perpétuation.
Quel indicateur imaginer pour évaluer en degré de perfectibilité urbanistique ce rapport de force constant entre hégémonie culturelle qui monopolise l'espace public "officiel", et expression de la différence ? (l'hégémonie pouvant être marchande, impérialiste, bourgeoise, cléricale, totalitaire, "majoritaire" ...et même tout ça à la fois...)
Le taux d'accessibilité citoyenne à l'espace public ? Le taux d'espace public non institutionnel ? Une opération d'urbanisme écologique ne devrait-elle pas systématiquement comporter des espaces publics inaliénables ? 
Et que dire de la diversité architecturale, au-delà des alibis des mosquées ou autres temples,... ou des artefacts en contreplaqué peint des restaus ethniques ? Ne devrait-on pas évaluer également la perméabilité d'une cité à l'altérité par la présence (ou non) d'éléments architecturaux témoins des apports multiculturels ? (le modèle jacobin franco-français ne s'en tirerait sans doute pas avec les honneurs...) L'application de la loi SRU, au chapitre de la participation et la consultation, est-elle suffisante pour permettre l'expression de ces désirs de pluralité constructive ? 

En tous cas, la visibilité de la contestation radicale des squats artistiques et des manifestations provocatives des "arts de la rue" ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt de la multitude des artistes anonymes .... Poètes qui, venus de quelque part, d'ailleurs, d'un terroir, d'un territoire, d'une langue autre, revendiquent discrètement leur différence dans des espaces hélas trop souvent "semi-publics". À ce titre, les expériences rurales de réappropriation artistique et citoyenne de l'espace public doivent au contraire être portées à la connaissance des citadins, et servir de "jurisprudence revendicatrice"... La place du bourg est une agora plus aisée à investir par un groupe informel que le Palais des Expositions ....
Et puis, il y a "le lieu". 
Cette sensation indéfinie qu'on est non seulement DE quelque part, mais aussi quand on est quelque part, et qu'on ressent puissamment que ce ne pourrait être nulle part ailleurs... 
Ce qui manque, dans le discours ambiant, même sincèrement environnementaliste, c'est cette part de rêve, d'irrationnel, de culturel, de quasi mystique aussi parfois... quand ce n'est pas des ressentis géo-énergétiques... tout ce qui fait notre attraction pour un lieu, en dehors de toute considération matérielle.
Qu'est-ce qui a provoqué la naissance des universités les plus anciennes d'Europe, Armagh, Cracovie, St Andrews... La ville et les marchands du temple ne sont venus que bien après, mais les fondateurs ne se sont pas fixé à cet endroit par hasard, ni par calcul.... 
Les Planificateurs hautement diplômés et scientifiquement formatés de Irvine New Town et autres calamités nouvelles ont eu beaucoup moins de feeling quand il s'est agit de greffer leurs prothèses asphalto-bétonnées démesurées aux petits villages rurbains.... 
Tout autant que les géologues, sismologues, climatologues,... les géobiologues devront se saisir de l'urbanisme avec une démarche "macro" pour alimenter notre réflexion....

Conclusion : 
le "vivre ensemble", ce n'est pas que des contingences matérielles, c'est aussi une petite part de rêve, beaucoup d'échange culturel et de respect de l'altérité,... Et avant tout, un lieu où vivre ensemble ! On fait comment pour intégrer tout ça dans nos pratiques urbanistiques écologiques ? 

" Épilogue " - Février 2009
Urbanisation, la tendance s'inversera-t-elle avec la crise ?
Les millions de travailleurs chinois qui quittent l'univers concentrationnaire de la ville usine, idéal du capitalisme d'Etat, préfigurent-ils la nouvelle tendance, un retour vers les terres nourricières des campagnes ? Le cas n'est pas isolé, en Afrique notamment, le phénomène s'accroît depuis 2 ans.
Est-ce là une indication que la concentration urbaine ne serait en fait que l'image miroir du capitalisme triomphant, la concentration humaine qui permet la concentration financière ?
Il y aurait donc bon espoir qu'en assistant à l'écroulement de l'Économie de Marché,... une société plus équitable écologiquement rétablisse un certain équilibre naturel villes/campagnes... Raison de plus pour ne pas abandonner celles-ci à Monsanto !

 

Diaporama d'une rencontre organisée par l'association Approche-Ecohabitat, sur le thème de l'Urbanisme, architecture et éco-habitat. à Briec, dans le Finistère,le 16/10/2008
tl_files/images/logo_pdf.png diaporama de la présentation




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