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Journal d'un menuisier de campagne
Journal d'un menuisier de campagne
Par Pierre (Dimitri) Girard, artisan
menuisier et membre du RÉSEAU écobâtirVoir le diaporama de la présentation de Dimitri ci-dessous.
Artisan menuisier dans le Berry depuis 24 ans, je fabrique: des portes, des fenêtres, des volets, des escaliers, des placards, des meubles... à peu près tout ce qui peut être façonné en bois pour la maison.
J'aime mon métier car il m'a permis de m'intégrer facilement dans mon village et ma région, de gagner ma vie, de m'exprimer,... et de me construire.
Pour pratiquer la menuiserie dans de bonnes conditions, un stock de bois sec est indispensable. J'utilise principalement du chêne, environ 10 m3 par an.
Pour la menuiserie, on compte un an de séchage par centimètre d'épaisseur, une bille de chêne est utilisable en moyenne au bout de 5 ans : le stock nécessaire est donc considérable. Notre région est productrice de chêne de qualité et aussi d'autres essences ( hêtre, châtaigner, frêne, merisier, robinier , pin, douglas...), les scieries autrefois nombreuses ont pratiquement toutes disparues; dans le département il n'en reste pratiquement qu'une où je m'approvisionne, distante de 80 km. Les marchands de matériaux incitent plutôt à acheter des bois exotiques ou mieux encore des menuiseries préfabriquées (en plastique de préférence).
Pour la menuiserie, on compte un an de séchage par centimètre d'épaisseur, une bille de chêne est utilisable en moyenne au bout de 5 ans : le stock nécessaire est donc considérable. Notre région est productrice de chêne de qualité et aussi d'autres essences ( hêtre, châtaigner, frêne, merisier, robinier , pin, douglas...), les scieries autrefois nombreuses ont pratiquement toutes disparues; dans le département il n'en reste pratiquement qu'une où je m'approvisionne, distante de 80 km. Les marchands de matériaux incitent plutôt à acheter des bois exotiques ou mieux encore des menuiseries préfabriquées (en plastique de préférence).
J'ai fait la connaissance il y quelques années d'une scierie mobile. Je récupère - à l'occasion - des grumes, lorsque j'en ai amassé suffisamment (6 m3 au minimum),le scieur vient les débiter directement sur mon chantier. On commence à le savoir et les gens du pays me proposent leur bois, trop contents de le valoriser. Cette année j'ai été envahi de fruitiers couchés par la tempête. J'ai aussi fait la connaissance de gardes et techniciens forestiers de la région. En leur compagnie j'apprends à choisir les arbres sur pied, c'est passionnant de savoir précisément où il a poussé; quel type de terrain, argileux ou sableux, sec ou humide; quelle type de croissance, lente ou rapide; en plaine, en bordure ou au cœur de la forêt; sur quel versant et quelle orientation etc... la qualité et l'aspect des bois sont différents en fonction de tous ces critères, dans une même forêt une planche de chêne peut être soit stable soit nerveuse, soit claire soit foncée, soit tendre soit coriace... J'ai découvert une nouvelle manière de me procurer ma matière première ; le fait de savoir exactement où a poussé le bois que j'utilise donne à mon travail une autre dimension.
L'essentiel de mon activité consiste en la restauration de maisons anciennes. Avant de commencer tout travaux, il m'est indispensable de rencontrer les habitants du lieu et d'échanger longuement afin de comprendre leur désir et éventuellement les guider dans leur choix. Veulent-ils des fenêtres « super isolantes » ou bien les garder dans leur « jus » avec les ferrures d'origine? C'est souvent un compromis entre les deux. Veulent-ils des petits bois ou bien remplacer les deux vantaux d'origine par un seul vantail oscillo-battant afin de favoriser la lumière? Tout est possible à condition de rester cohérent et pratique. J'ai besoin aussi de m'imprégner du lieu: qui étaient les occupants dans le passé, quels usages, comment étaient les bâtisseurs, routiniers ou ingénieux? En prenant mon temps et en observant, je récolte toutes sortes d'informations qui rendent mon activité passionnante.
La fabrication suit à peu de choses près toujours le même processus. Je commence par faire une vue au 10ème, ceci afin de me représenter l'ouvrage fini et de corriger d'éventuelles erreurs de proportion; ensuite, si nécessaire, je passe à des dessins plus techniques, plans sur règle ou épures afin de résoudre les problèmes d'assemblage quelque fois complexes, choisir ou créer les profils, fabriquer les gabarits, etc... Après cette période de réflexion - parfois fumante ! - je rentre dans la fabrication proprement dite.
J'ai insisté plus haut sur l'importance de constituer un stock de bois pour des raisons évidentes de séchage et aussi, en manipulant chaque planche, je me suis déjà fait une idée de leur usage ultérieur: les planches de quartier, bien de fil, pour les montants de porte, les surdosses larges pour les limons d'escalier, les planches noueuses pour les pièces plus courtes... Grâce à cette connaissance intime de mon stock je gagne en temps et en sérénité. Je commence donc par tronçonner les plateaux directement sur le chantier, ensuite je les débite sur la scie circulaire à format, puis je les dégauchi et enfin je les rabote. Cela fait déjà un certain nombre d'opérations et la fabrication est loi d'être finie.
Les machines-outil de mon atelier sont toutes anciennes et je leurs suis très attaché. Elles sont lourdes et stables, les formes arrondies sont harmonieuses, rassurantes, les manivelles, tables, et autres accessoires ont été polis par les mains des utilisateurs successifs. Leur nom est souvent poétique: COPEAU BAGNOLET, IDEALE, SUPER-COMÈTE... Elles sont inusables et remplissent parfaitement leur rôle dans un atelier artisanal. Malgré tous ces avantages, elles disparaissent petit à petit des ateliers de mes collègues pour différentes raison de mise aux normes de sécurité ou de poussière, d'incitations financières diverses ... Bref, au nom du Progrès, elles sont remplacées par des machines coûteuses, sans âme, bardées de coupe-circuit et autres gadgets numériques fragiles qui inhibent l'utilisateur, rendant quasi-impossible tout montage hors norme.
Après le corroyage il faut établir les bois. Cela consiste à tracer des signes à la craie grasse sur chacune des pièce de bois; c'est une opération importante car il s'agit de décider de la place de chacun des éléments dans l'ouvrage: lequel à droite, lequel à gauche, respecter le sens de l'arbre, le cœur vers l'intérieur ,sauf les pièces basses exposées aux intempéries, est ce que l'aubier va disparaître dans la feuillure, les deux panneaux sont-ils assortis, ce défaut peut-il être transformé en élément de décors??? etc.... C'est un moment de grand questionnement sur l'aspect et la pérennité de l'ouvrage. Les signes employés remontent à la nuit des temps, on les retrouve sur des ouvrages de menuiseries très anciens; à cela je pense souvent lorsque je les traces et je me sent relié à toute une chaîne humaine.
Si l’on n'a pas fait l'impasse sur toutes les opérations énumérées ci-dessus, le traçage n'est plus qu'une formalité à condition bien sûr de rester concentré; oublier un ravancement ou reporter une mauvaise cote, c'est vite arrivé et on réalise son erreur seulement à la fin. « Qui chante au traçage pleure au montage ». Il m'est souvent arrivé de constater la pertinence de ce dicton.
Enfin, on peut procéder au façonnage de chacune des pièces de bois. Autrefois, tout ce passait au pied de l'établi, maintenant il faut aller d' une machine à une autre; c'est plus rapide, quoique: il faut un certain temps pour monter les outils sur les machines et faire les réglages, sans oublier les pannes mécaniques ou électriques, en tout cas c'est plus bruyant. La lenteur du travail à la main est toute relative, les temps de réglages sont quasiment nuls, on fait moins de pas car on a tout sous la main; chaque geste doit être pesé et les outils doivent trancher. Les écoles de menuiserie ont presque toutes abandonné le travail à la main considérant cette pratique obsolète, c'est vraiment dommage car c'est l'occasion d'un contact direct entre l'apprenti et la matière, pas besoin de grand discours, le métier rentre tout seul.
Le terme usinage est plus approprié. D'abord, les mortaises, ensuite les tenons; (les mortaises c'est les mamans et les tenons c'est les papa...). A ce propos, dans un ouvrage très sérieux du CSTB (« Fenêtres Performantes conception et exemple »), l'auteur préconise de supprimer les tenons et les mortaises, et de les remplacer par des assemblages mécaniques: c'est désespérant ! Heureusement d'autres auteurs maltraitent moins notre profession: Wolfram Graubner (« Assemblages du Bois, l'Europe et le Japon face à face » chez Vial) décrit l'immense variété d' assemblages inventés par les menuisiers et les charpentiers d'orient ou d'occident , les japonais sont très forts ; c'est une orgie de tenons et mortaises, de queues d’aronde, de traits de Jupiter.., rien à voir avec l'indigence du bouquin précédent. Il démontre que, devant chaque situation, l'homme de métier est capable de trouver la réponse la mieux adaptée, le meilleur assemblage.
Après les assemblages, le profilage. Il se faisait jadis avec un bouvet pour les pièces droites, à la gouge et au tarabiscot pour les pièces courbes. Je tiens à ce que mes apprentis apprennent d'abord à pousser les moulures à la main, le passage à la machine se fait ensuite sans difficulté, (mais pas l'inverse); cette méthode permet de développer la concentration et la patience. La machine, c'est la toupie: la fameuse « super comète ». Celle là, elle porte vraiment bien son nom. Le démarrage, c'est un véritable décollage à la verticale quand elle tourne à 8000 tours / minute! Pour réaliser les profils les plus courants (feuillures, rainures, quart de rond, congés, plate-bandes...), j'emploie des fraises du commerce (c'est pas donné). Pour les profils moins courants, par exemple lorsque je veux recopier la moulure d'une menuiserie ancienne, je fabrique moi-même les fers dans une barre d'acier doux. Cette technique bon marché et relativement rapide a été interdite il y a quelques années pour des raisons de sécurité (?) et les toupies récentes ne peuvent plus recevoir ces fers. Les menuisiers qui fabriquent encore sont incités fortement à investir dans des outillages très coûteux, pré-réglés en usine, et c'est ainsi que leurs fenêtres ressemblent étrangement à des menuiseries industrielles parce que ce ne sont plus eux qui ont conçu leurs modèles, mais les fabricants d’outillage. Personnellement, je préfère garder la maîtrise de mon métier en ne faisant pas d'investissements trop lourds et en résistant autant que faire se peut à la réglementation. Comme je l'ai dit précédemment, d'une fois sur l'autre, mes fenêtres ne sont pas forcément identiques car j'essaye de « coller » dans la mesure du possible à la variété des demandes, tantôt des menuiseries traditionnelles avec pourquoi pas du verre mince isolant, tantôt des menuiseries super isolantes de 58 mm à recouvrement ou bien encore à fleur et à gueule de loup pouvant recevoir une espagnolette et accepter un vitrage isolant de 24 mm; bref, la demande est multiple et il m'est impossible de proposer une solution standard, donc je me débrouille en pratiquant mon métier comme je l'ai appris: je fais des plans sur règle et je fabrique souvent des fers, ainsi j'ai le sentiment que les choses évoluent sans m’échapper et surtout, je ne m'ennuie pas.
Une fois tous les profils réalisés on peut passer au montage des cadres ; au préalable, ne pas oublier de poncer les chants et de casser les arêtes. Autrefois, les menuisiers avaient à cœur de fabriquer des ouvrages réparables donc démontables, c'est pour cela que les assemblages n'étaient jamais collés mais maintenus avec des chevilles en bois. Aujourd’hui, on nous impose de coller les assemblages avec des colles résistantes à l'humidité (D4). Certes les assemblages deviennent ainsi plus étanches et résistent certainement mieux au banc d'essais, mais ils ne sont plus démontables et les menuiseries sont moins facilement réparables. Au montage, je me sent toujours tiraillé entre les deux manières: coller ou ne pas coller, c'est « Cornélien »! Dans la mesure du possible, pour les portes d'entrée, je ne colle pas les assemblages, par contre, pour les fenêtres isolantes, je n'ai pas encore trouvé le moyen de me passer de la colle, mais je ne désespère pas.
Quand les cadres sont assemblés, il faut les replanir. Anciennement cela se faisait au rabot et au racloir. Pour gagner du temps, j'utilise une ponceuse longues bandes qui doit avoir au moins 40 ans; là aussi, il faut avoir un bon coup de main et ne pas s'endormir sur le manche, sinon gare aux vagues ou à la bande abrasive qui rentre dans les chants! Ensuite, à nouveau la toupie pour le calibrage, c'est à dire le profilage extérieur des ouvrants, s'il s'agit d'une porte d'entrée de 80 kg, c'est du sport !
Retour à l'établi pour entailler les ferrures et procéder aux dernières finitions, puis badigeonner le tout avec une impression à base d'huiles naturelles .A propos de quincailleries : soit elles ne sont pas arrivées, soit on ne les fabrique plus, soit... il y a toujours un problème. Vos commandes sillonnent le pays dans tous les sens ; comme il n'y a plus d'interlocuteur qui sache faire la différence entre une fiche et une paumelle, il y a plein d'erreurs et vous perdez beaucoup de temps et d'énergie. Pour les menuiseries anciennes, je fais appel à un artisan ferronnier qui fabrique exactement ce que je lui demande : du beau et du solide. A deux pas de mon atelier, une entreprise de mécanique de précision me tourne des bagues en laiton pour les barreaux d'escalier, des poignées de porte, toute sorte d'éléments en métal ... et aussi des pièces pour réparer mes vieilles machines. Ce serait tellement plus simple si tous mes fournisseurs étaient comme ça, fabricant et près de chez moi!...
Le lendemain je fixe définitivement les ferrures et je pose les verres. Voilà ! c'est enfin prêt à poser… Diaporama
diaporama dimitri